dimanche 15 décembre 2019

Sources libres, consultations payantes : Projet Gutenberg et détenus mis à mal dans les prisons de Virginie-Occidentale.



Malgré des tablettes électroniques mises gratuitement à la disposition des détenus de Virginie-Occidentale, la lecture d’un livre au format numérique va leur coûter 3 cents par minute de lecture, même si le livre est issu d’un catalogue complètement gratuit comme le Projet Gutenberg. C’est ce que rapporte le media en ligne américain Reason le 22 novembre 2019 [1], relayé en France par David Moszkowicz dans Booksquad le 27 novembre 2019 [2].
Si Greg Newby, CEO de la Project Gutenberg Literary Archive Foundation déplore cette situation, il ne voit « aucun levier qui permette de faire quoi que ce soit ».


Cette situation est le résultat d’un partenariat entre la West Virginia Division of Corrections and Rehabilitation (WVDCR) et l’opérateur Global Tel Link (GTL).
Comme dans d’autres états, les tablettes sont mises gratuitement à la disposition des détenus les plus vertueux pour leur permettre d’envoyer des emails, de communiquer avec leurs familles et donc de lire des livres. Autant de fonctionnalités payantes pour lesquelles la WVDCR touchera 5% de commission.
Même si cette commission est censée alimenter un fonds pour les prisonniers, des voix se sont élevées pour dénoncer une pratique moralement discutable, abusive et génératrice d’inégalités. C’est le cas de l’Appalachian Prison Book Project (association caritative qui offre des livres et des cours aux prisonniers) qui regrette, entre-autre, que ceux qui lisent plus lentement seront pénalisés et redoute que, pour favoriser ce système payant, il y ait à terme des restrictions d’achats ou de dons de livres papier comme ça a déjà été le cas dans d’autres prisons du pays.

Car les livres papier restent libres d’accès et sans coût pour les détenus. Et privatiser l’accès au catalogue d’une bibliothèque gratuite en ligne de plus de 60 000 textes du domaine public toutes langues confondues, comme celle du Projet Gutenberg, est non seulement priver les détenus d’un nouvel espace de liberté, mais aller à l’encontre des principes fondamentaux du projet.

Pour rappel, le Projet Gutenberg a été lancé par l’universitaire Michael Hart en 1971. Son objectif était de « constituer une bibliothèque virtuelle de versions numériques de livres physiques, les textes fournis étant du domaine public et libres de droit. » [3]
Désireux de « faire quelque chose d’utile à la société » et de « rendre les livres disponibles à tous », Michael Hart rappelait peu avant sa mort le 6 septembre 2011 : « À part l’air que nous respirons, les livres numériques sont la seule chose dont nous pouvons disposer à volonté. » [4] Car, comme l'écrivait Hervé Le Crosnier en lui rendant hommage, les ressources numériques sont additives et la gratuité n’est qu’un des aspects d’accès aux livres du projet Gutenberg : « […] il ne s’agit pas simplement de garantir « l’accès », mais plus largement la réutilisation. Ce qui est la meilleure façon de protéger l’accès « gratuit ». [4]

Mais si le projet, qui était de développer la culture livresque, le goût pour l’héritage littéraire, lutter contre l’illettrisme et l’ignorance, joue encore son rôle originel [5], son dévoiement se constate dans l’évolution des pratiques.
Claire Clivaz et Dominique Vinck remarquaient déjà en 2014 : « Nous voyons se mettre en place de nouveaux assemblages de dispositifs souvent hybrides où le livre électronique en vient à coûter plus cher que sa version papier et se déploie de façon différentielle, ce qui construit une nouvelle géographie de l’accès au savoir ». [6]

[1] CIARAMELLA, C.J. West Virginia Inmates Will Be Charged by the Minute to Read E-Books on Tablets. Reason. 22/11/2019. Disponible en ligne [consulté le 1/12/2019] :  https://reason.com/2019/11/22/west-virginia-inmates-will-be-charged-by-the-minute-to-read-e-books-on-tablets/

[2] MOSZKOWICZ, David. Les détenus de Virginie-Occidentale vont payer leurs lectures à la minute. Book Squad. 27/11/2019. Disponible en ligne [consulté le 01/12/2019] : https://www.booksquad.fr/les-detenus-de-virginie-occidentale-vont-payer-leurs-lectures-a-la-minute/

[3] SOUAL, Laurent. « 1. Petite histoire du livre numérique », dans : Le livre numérique en bibliothèque : état des lieux et perspectives. Sous la direction de Soual Laurent. Paris. Éditions du Cercle de la Librairie. « Bibliothèques ». 2015. p. 19-28. Disponible en ligne [consulté le 3/12/2019] : https://www-cairn-info.proxybib-pp.cnam.fr/le-livre-numerique-en-bibliotheque-etat-des-lieux--9782765414773-page-19.htm

[4] LE CROSNIER, Hervé. Le projet Gutenberg est orphelin. Le Monde diplomatique. 11/09/2011. Disponible en ligne [consulté le 12/12/2019] : https://blog.mondediplo.net/2011-09-11-Le-projet-Gutenberg-est-orphelin

[5] À Belfort, les tablettes une fois connectées, les usagers d’un centre social ont accès à des cours, l’encyclopédie Wikipédia, le dictionnaire Wiktionnaire et le Projet Gutenberg.        L’EST RÉPUBLICAIN. Pour réduire la fracture numérique – Belfort : dix tablettes offertes au centre social des Résidences Bellevue. 27/01/2019. Disponible en ligne [consulté le 3/12/2019] :  https://www.estrepublicain.fr/edition-belfort-hericourt-montbeliard/2019/01/27/belfort-dix-tablettes-offertes-au-centre-social-des-residences-bellevue

[6] VINCK, Dominique. CLIVAZ, Claire. Les humanités délivrées. Savoir et culture réinventés hors du livre. Revue d'anthropologie des connaissances. 2014/4 (Vol. 8, n° 4. p. 681-704.  DOI : 10.3917/rac.025.0681. Disponible en ligne [consulté le 3/12/2019] :  https://www-cairn-info.proxybib-pp.cnam.fr/revue-anthropologie-des-connaissances-2014-4-page-681.htm

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