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vendredi 24 janvier 2020

Le "Health Data Hub" : l'hébergement par Microsoft crée la polémique


Le «Health Data Hub» a été lancé officiellement le premier décembre 2019 et se substitue à l’Institut national des données de santé (INDS). La plate-forme permet le développement de l’intelligence artificielle appliquée à la santé et la création d’un guichet unique d’accès à l’ensemble des données de santé : des centres hospitaliers, des pharmacies ainsi que du dossier médical partagé. Le choix du gouvernement français de Microsoft comme hébergeur, crée la polémique et fragilise le principe de confidentialité et de souveraineté tant promues par les ministères.

Vingt mois après l’annonce du président de la République Emmanuel Macron de la création d’un hub des données de santé, le HDH est officiellement lancé. Cette décision s’inspire essentiellement du rapport sur l’intelligence artificielle rendu le 28 mars 2018 par le député Cédric Villani qui prône « une politique offensive visant à favoriser l’accès aux données, la circulation de celles-ci et leur partage », et évoque notamment la nécessité pour le secteur de la santé, de créer « une plate-forme d’accès et de mutualisation des données pertinentes pour la recherche et l’innovation ». (1) Prévu d’être opérationnel mi 2020, ce projet suscite des critiques liées à plusieurs facteurs :
  • Le choix de Microsoft comme prestataire d’hébergement crée une polémique autour de la souveraineté numérique, en particulier du fait du Cloud Act, loi adoptée en 2018 permettant à la justice américaine d’accéder aux contenus des serveurs situés en dehors des États-Unis. Le gouvernement se défend par la nécessité « d’aller vite » et le fait qu’aucune entreprise française n’était encore «certifiée hébergeur de données de santé» en 2018. Cependant le nombre d’hébergeurs certifiés est important, parmi lesquels Orange HealthCare, poids lourds français du numérique. (2)
  • L’accès aux données par des acteurs privés inquiète les professionnels du monde médical ainsi que les défenseurs de la vie privée, qui commencent à parler de risque de « la rupture du secret médical » et de la «privatisation de la santé». Bien que l’accès soit soumis à la condition de développer des projets d’intérêt général et après autorisation par la Cnil, Benoît Piédallu, membre de l'association La Quadrature du Net, pointe du doigt le fait que « personne ne sait comment sont traitées ces données, et de quoi sont faits les résultats... » (3)
  • L’accès aux données médicales personnelles sans consentement des personnes attire des inquiétudes. Les promoteurs du projet répliquent en évoquant le droit d’opposition qui peut être exercé par les patients pour le retrait de leurs données.
  • L’anonymat des données reste fragile. Le choix de la « pseudonymisation », introduite par le RGPD et qui consiste à séparer les données de leurs propriétaires respectifs, ne garantit pas l’anonymat pur car elle est réversible ; grâce à la clé d’identification le lien entre les données peut être rétabli.
En dépit de toutes ces réticences, la feuille de route stratégique (4), présente le «Health Data Hub» comme un atout et une opportunité pour améliorer la qualité des soins, un «véritable renfort de nos capacités à innover pour faire de la France un leader de l’analyse des données de santé». Ses principaux enjeux sont le décloisonnement du patrimoine de données de santé, le renforcement de leur usage, le positionnement de la France comme un leader dans le domaine et la garantie de la participation de la société civile. Reste à suivre l’évolution du projet et les réponses données par le gouvernement pour apaiser les inquiétudes.



(1) VILLANI, Cédric. Donner un sens à l’intelligence artificielle. Ministère de lʼEnseignement supérieur, de la Recherche et de lʼInnovation. Mars 2019. p. 25, 201. Disponible en ligne [consulté le 5 décembre 2019]  : < https://www.aiforhumanity.fr/pdfs/9782111457089_Rapport_Villani_accessible.pdf >

(2) ANS. Liste des hébergeurs certifiés. 09/01/2020. Disponible en ligne [consulté le 10 janvier 2020] : < https://esante.gouv.fr/labels-certifications/hds/liste-des-herbergeurs-certifies >

(3) HERARD, Pascal.  Données numériques de santé : le « Health Data Hub » français crée la polémique ». 04/12/2019. Disponible en ligne [consulté le 10 décembre 2019] :  < https://information.tv5monde.com/info/donnees-numeriques-de-sante-le-health-data-hub-francais-cree-la-polemique-335083 >

(4) HEALTH DATA HUB. Health Data Hub, Plan stratégique 2019 – 2020. Ministère des Affaires sociales et de la santé. Disponible en ligne [consulté le 10 janvier 2020] : < https://fee494fb-072e-49c6-a5ed-00cfc497e5db.filesusr.com/ugd/8b518a_b07f0118605b4828a926515d087264fc.pdf >

mercredi 11 décembre 2019

Le "Projet Silica" de Microsoft va-t-il révolutionner le stockage en ligne?

Le 04 novembre, Microsoft a annoncé avoir réussi à stocker les données du film "Superman" sur une fine plaque de verre. L'entreprise compte ainsi démontrer la viabilité de la première technologie de stockage conçue et construite depuis le support physique à destination du cloud. L'enjeu est de développer une solution durable pour le "cold storage" de Microsoft Azure.

Alors que Microsoft vient de remporter un important marché avec le Pentagone, au détriment d'Amazon, cette annonce illustre le virage de la firme de Redmond vers le stockage en ligne. Lors du Keynote d'ouverture de la Conférence Ignite du 04 novembre, Satya Nadella a révélé la dernière performance de l'équipe de Microsoft Research Cambridge : les 75.6 Go de données du film "Superman" gravés sur une plaque de verre de silice dure de 7.5 cm de côté et 2 mm d'épaisseur. [1] En 2016 déjà, ces mêmes chercheurs présentaient une Bible sur disque dur 5D* de 1 cm de diamètre. En "cristal à mémoire de Superman" (en référence au film), ce disque est censé résister 14 milliards d'années.

A l'origine, en 2011, une idée développée par le Centre de recherche optique et optoélectronique de l'Université de Southampton. Il s'agit de stocker des données sur du verre de quartz. Le "Projet Silica" vise ainsi à modifier très précisément la structure tridimensionnelle du matériau à l’aide d’un laser à impulsions ultra-courtes, structure que l’on pourra par la suite "décoder" en utilisant un algorithme d’IA.Un tel support présenterait de nombreux avantages : longue durée de vie (des siècles), résistance à des conditions extrêmes, faible encombrement, grande disponibilité de la matière première.

Cette forme de stockage physique dite "froide" ("cold storage") serait donc très adaptée pour accompagner le développement du système de cloud Microsoft Azure. Ce dernier représente un tiers de l'activité totale de l'entreprise pour 10,8 milliards $ de chiffre d'affaires. Sa croissance au dernier trimestre 2019 était de + 59%. Un succès à mettre à l'actif du Président de la firme car sa stratégie donnant la priorité au cloud a permis un redressement spectaculaire de Microsoft depuis 5 ans. [2]

Satya Nadella a anticipé l'explosion des volumes de données (Big Data, objets connectés IoT...) et la nécessité de développer de nouvelles technologies et de nouveaux supports. Cela pour les différentes variantes du stockage en ligne (le "cloud" proprement dit, la sauvegarde en ligne, le cold storage, le vault). En effet, derrière tout "nuage" virtuel pour son utilisateur, il y a des serveurs et des composants bien réels qui doivent suivre le mouvement. Le stockage doit encore se faire sur des supports physiques.

Aujourd'hui, les Data Centers posent déjà de grands problèmes de consommation d'énergie et d'espace, de sécurité. Qu'en sera-t-il quand les données mondiales se compteront en Zettabytes ? Les supports physiques actuels nécessitent régulièrement de coûteux transferts de données. Leurs capacités et leur durée de vie sont limitées. La sécurité et la pérennité des données n'est pas assurée [3]. Ainsi, c'est à la demande de Warner Bros que Microsoft a développé le "Projet Silica". L'industrie du cinéma est en effet obligée d'anticiper le devenir de ressources originales et aussi fragiles que vitales pour son activité (des millions de films, tels "Superman", dont beaucoup sont encore sur pellicule). L'incendie de l'entrepôt des archives d'Universal Studio en 2008, gardé secret pendant 10 ans, a sans doute favorisé la prise de consciences des risques encourus [4]. Avec  ces nouveaux supports, il serait possible de sauvegarder des archives historiques, des trésors culturels en dépit d'éventuelles catastrophes.

D'autres pistes sont à l'étude et la concurrence est intense entre les géants du cloud pour acquérir une technologie disruptive. Des recherches portent sur les nanotechnologies, sur le stockage magnétique à ultra-haute densité. Microsoft s'est aussi impliqué depuis 2016 dans les recherches sur le stockage de données dans l'ADN synthétique sous forme de poudre. Ces technologies, si elles sont industrialisées, permettront peut-être dans quelques années de sauvegarder en ligne les données de toutes les forces armées américaines. C'est le projet "JEDI"(Joint Enterprise Defense Infrastructure) dont le contrat de 10 ans et 10 milliards $ attribué le 25 octobre représente un grand succès pour Microsoft Azure face au favori, Amazon Web Services (AWS). Le leader mondial du cloud computing a annoncé vouloir porter l'affaire en justice, ce qui peut laisser entrevoir une intensification de la lutte entre géants du secteur pour le contrôle du marché du stockage en ligne.

*"5D" signifie que les informations utilisent comme paramètre la taille, l'orientation, ainsi que les trois dimensions spatiales.


[1] Langston, Jennifer. "Project Silica proof of concept stores Warner Bros. 'Superman' movie on quartz glass". Microsoft.com. 04-11-2019. [consulté le 24-11-2019] https://news.microsoft.com/innovation-stories/ignite-project-silica-superman/

[2] Renouard, Guillaume. "Microsoft, la résurrection". L'Express. 13-11-2019. Vol 367, p. 60.

[3] Bembaron, Elsa."Le stockage des données, nouveau défi du siècle à venir". Le Figaro.20-11-2019. Vol 23410. p. 23.

[ 4] Jost, Clémence. Archimag.com: stratégies et ressources de la mémoire et du savoir. [en ligne]. "Universal Studio a dissimulé la perte de 500 000 archives musicales pendant dix ans". 12-06-2019 [consulté le 24-11-2019] https://www.archimag.com/archives-patrimoine/2019/06/12/universal-studio-dissimule-perte-archives-musicales-10-ans

[5] La Croix (avec AFP).[en ligne]. "Le Pentagone signe un contrat de dix milliards de dollars avec Microsoft". 26-10-2019. [consulté le 24-11-2019]. ;https://www.la-croix.com/Economie/Le-Pentagone-signe-contrat-10-milliards-dollars-Microsoft-2019-10-26-1201056725