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vendredi 22 janvier 2021

Un "kit pédagogique du citoyen numérique"

Le 18 janvier 2021, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL), le Défenseur des droits et la Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet (HADOPI) ont publié un « kit pédagogique du citoyen numérique ». Un projet qui s’inscrit dans la réflexion globale de la protection des données personnelles et de l’exercice des droits numériques, ici des mineurs. De ce fait, il est explicitement destiné aux formateurs et aux parents qui accompagnent ces jeunes internautes. 


De jeunes acteurs à accompagner

Deux phénomènes concomitants justifient ce projet. Le premier découle du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) et la loi Informatique et Libertés, car les mineurs se voient reconnaitre pour la première fois des droits numériques qui leur sont propres et particuliers. Le second est lié à leurs pratiques numériques, et le constat qu'elles sont de plus en plus massives et précoces.

Les recherches menées par Anne Cordier [2] montrent qu’ils sont parfaitement conscients qu’en naviguant sur Internet, ils laissent des traces qui nourrissent des algorithmes, que leurs données sont collectées à des fins marchandes,... Pourtant, Anne Cordier l’affirme : il est indispensable pour eux d’être actifs et présents en ligne ou sur les réseaux sociaux « Il leur faut exister en ligne. Ce sont des instances de socialisation centrales ».

Une autre enquête réalisée par Génération Numérique [4] de novembre 2019 à février 2020 auprès de 7 225 jeunes montre quant à elle qu’ils n’ont pas encore acquis le réflexe de sécuriser leurs données personnelles. Voici quelques chiffres :

  • Navigation privée : 46 % des jeunes ne la connaissent pas et 23 % d’entre eux pensent qu’elle ne sert à rien. 
  • Mot de passe : 54 % des jeunes utilisent des mots de passe courts et simples (noms et prénoms, date de naissance, …). Près de 70 % des jeunes déclarent ne jamais en changer et 61 % d’entre eux utilisent le même mot de passe pour toutes les plateformes.
  • Réseaux sociaux : 54 % des jeunes déclarent utiliser leur vraie photo et 52% utilisent leur vrai nom.
  • Contenu : 75 % des jeunes pensent qu’il est difficile de supprimer un contenu qu’un autre internaute a posté sur lui.

Ce kit propose alors d’apporter des explications techniques et concrètes du fonctionnement d’Internet et de l'indispensable protection des données sous-jacente, d’accompagner les autorités parentales et/ou formatrices afin d’accélérer leur autonomie et les guider dans leur prise de responsabilité.


Vers un "numérique responsable"

La CNIL, le CSA, le Défenseur des droits et HADOPI ont mis en commun leurs ressources en matière d’éducation au numérique afin d’aborder - sous des formats variés (vidéos, tutoriels, fiches et guides pratiques, quiz, parcours pédagogiques, exposition itinérante,...) - quatre grandes thématiques [3] :

Les droits sur Internet 

  • Connaître les droits et devoirs de chacun à travers la plateforme Educadroit.fr ou le jeu vidéo Cyber Chronix qui sensibilise au RGPD ;
  • Appréhender les enjeux de représentation médiatique (égalité femme-homme, diversité,…) grâce à des modules élaborés en partenariat avec l’académie de Créteil et l'INA.

La protection de la vie privée

  • Repérer les signes du cyberharcèlement et connaître les sanctions : des parcours pédagogiques ont été conçus pour les 6-11 ans, et pour les 12 ans et plus ;
  • Utiliser et sécuriser ses comptes de réseaux sociaux : affiches, conseils, référentiel international de formation à la protection des données personnelles, dont un module décliné pour les 8-11 ans.

Le respect de la création

  • Comprendre le fonctionnement d’un site légal et la rémunération des auteurs ; 
  • Créer et sensibiliser au respect de la création : un projet pratique à destination des lycéens, leur faisant réaliser un documentaire avec leur smartphone. 

L'utilisation raisonnée et citoyenne des écrans

  • Identifier et se protéger des risques existants sur les sites illicites : des vidéos tutorielles sur la désinstallation d’un logiciel de téléchargement illicite et la reconnaissance de l’offre légale sur Internet ; 
  • Comprendre le modèle économique : modules sur le droit d’auteur, l’accès aux œuvres culturelles et la chaîne de valeur de l’audiovisuel. 


Grâce à l’accumulation de documents éducatifs et de conseils juridiques, ce kit propose d’accompagner les parents et formateurs à la bonne compréhension du fonctionnement de l’univers du numérique mais également aux pratiques des jeunes internautes. Il annonce clairement son ambition : éduquer les Français sur les pratiques du Web, et leur fournir les bases d’un « numérique responsable » [1].

Sources :

[1] CNIL, 2021. La CNIL, le CSA, le Défenseur des droits et l’Hadopi créent le kit pédagogique du citoyen numérique. Cnil.fr [En ligne]. 18/01/2021 [Consulté le 21/01/2021]. Disponible à l’adresse : <https://www.cnil.fr/fr/la-cnil-le-csa-le-defenseur-des-droits-et-lhadopi-creent-le-kit-pedagogique-du-citoyen-numerique>

[2] COURMONT, Antoine, 2021. Anne Cordier : « La socialisation a un effet majeur sur les pratiques des jeunes en matière de protection des données ». Linc.cnil.fr [En ligne]. 13/01/2021 [Consulté le 21/01/2021]. Disponible à l’adresse : <https://linc.cnil.fr/anne-cordier-la-socialisation-un-effet-majeur-sur-les-pratiques-des-jeunes-en-matiere-de-protection>

[3] DEFENSEUR DES DROITS, 2021. Kit pédagogique du citoyen numérique. Defenseurdesdroits.fr [En ligne]. 18/01/2021 [Consulté le 21/01/2021]. Disponible à l’adresse : <https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/guides/kit-pedagogique-du-citoyen-numerique>

[4] EDUCNUM, 2021. Les 11-18 ans ne sécurisent pas assez leurs données personnelles ! Educnum.fr [En ligne]. 12/01/2021 [Consulté le 21/01/2021]. Disponible à l’adresse : <https://www.educnum.fr/fr/les-11-18-ans-ne-securisent-pas-assez-leurs-donnees-personnelles>

lundi 19 mars 2018

Éduquer un esprit critique ou un esprit libre ?

Dès la rentrée scolaire de septembre 2018, l'usage des téléphones portables sera interdit dans l'enceinte des établissements scolaires primaires et collèges visant à restreindre un usage compulsif poreux à la désinformation. Faut-il interdire ou mieux éduquer à consulter et pour cela ne pas interdire ? Éduquer à un esprit critique produit-il des esprits libres ?

En 2015, plus de huit adolescents sur dix étaient équipés de smartphones. Le corps enseignant déplore le phénomène des "pianoteurs", ces élèves accros à leur téléphone portable au détriment de leur concentration [1]. Au delà de l'altération de la qualité d'assimilation des enseignements, les smartphones ont envahi les cours de récréation. Au point que le Gouvernement a décidé d'interdire les téléphones portables pour la rentrée scolaire 2018 dans l'enceinte des établissements.

Source inépuisable de distractions à l'école, le Gouvernement envisage de mener deux batailles de front: la lutte contre les fake news auprès des adolescents. L'interdiction des téléphones portables entend redonner la main aux enseignants sur l'éducation aux bonnes pratiques en matière d'usage, d'accès et de sélection de l'information pertinente: " Il s'agit de développer des compétences visant à s'informer et à évaluer l'information, de sorte à distinguer les interprétations validées par l'expérience, les hypothèses, les opinions face aux croyances". L'Education nationale entend développer l'esprit critique: " L'esprit critique s'applique à de nombreux domaines et en particulier à l'information numérique par définition diffuse, morcelée et complexe voire irrationnelle. Il s'agit dans le cas des fake news de savoir identifier et comprendre la signification des informations mensongères fabriquées par des individus, des mouvements ou des puissances étrangères que les réseaux sociaux permettent de diffuser à grande échelle, sans participer volontairement ou à son insu, à leur diffusion"[2].

Parallèlement, des expérimentations sont menées comme le programme INTERCLASS de France Inter crée dans la foulée de l'attentat de Charlie Hebdo et qui vise à initier des collégiens et des lycéens aux médias et à l'information piloté par Emmanuelle DAVIET "(...) Je trouve qu'il y a péril démocratique". " Ces jeunes sont déjà confrontés à la pauvreté sociale, culturelle, économique langagière et on ajoute à cela une pauvreté informationnelle". " Je pense réellement que l'éducation aux médias est une impérieuse nécessite pour toute cette génération" [3].

"L'éducation aux médias et à l'information doit être placée au rang de compétence fondamentale (...)". C'est l'appel lancé à l'occasion de la 19ème journée mondiale de l'Internet Sans Crainte (Safer Internet Day) (SID)[4].

Pour autant, Bruno DEVAUCHELLE sur le blog Veille et Analyse TICE s'interroge: " Ainsi la Ministre de la Culture va dans un sens: éducation aux médias, sensibiliser aux médias dans les écoles. Dans le même temps, le Ministre de l'Education va dans l'autre sens: interdiction à géométrie variable du smartphone à l'école et au collège, avec changement de la loi. D'un coté, il faut éduquer en faisant, de l'autre interdire de faire est éducatif"[5].

Il y aurait donc un paradoxe de nature à brouiller l'objectif : interdire le smartphone c'est interdire de pratiquer. Or une pratique raisonnée et raisonnable parce que l'esprit critique surmonte l'usage compulsif et affectif régulerait les usages sans nécessité d'interdiction. Par ailleurs, certains enseignants font le choix d'autoriser le smartphone en classe: " C'est très positif, l'élève devient acteur de la construction du savoir, il apprend à trier les informations" [1].

Parce que les étudiants aiment qu'on gratifient leurs efforts, il existe une application qui récompense ceux qui lâchent leur smartphone pendant les cours [6]. Les points s'échangent contre un bon de café gratuit, une réduction pour une place de cinéma, du pop-corn ou toute récompense offerte par les marques partenaires.

Gratifier par des bons de consommation de produits, c'est soulever une autre problématique: " (...) comment faire en sorte que l'ensemble de la population redevienne pilote de son devenir, en évitant que les moyens de communication, d'influence (publicité, marketing, etc...) ne neutralisent leur capacité à penser et à choisir ?"[5].

[1] Le Monde de l'Education; L’interdiction du téléphone portable à l'école, une mesure difficilement applicable; Le Monde.fr, http://www.lemonde.fr/education/article/2017/12/11/l-interdiction-du-telephone-portable-a-l-ecole-une-mesure-difficilement-applicable_5228060_1473685.html; 2017/12/11

[2] PIERRE Sylvie, Former à l'esprit critique: une arme efficace contre les fake news; The conversation.com, https://theconversation.com/former-a-lesprit-critique-une-arme-efficace-contre-les-fake-news-91438; 2018/02/08

[3] EUTROPE Xavier, L'éducation aux médias est une impérieuse nécessite; Inaglobal.fr, https://www.inaglobal.fr/presse/article/leducation-aux-medias-est-une-imperieuse-necessite-10128; 2018/03/12

[4] ELALOUF Deborah, SCHMIDT Jean-Bernard; Les fake news, c'est à l'école qu'on doit les enseigner pour les combattre; The Huffingtonpost.fr, https://www.huffingtonpost.fr/deborah-elalouf-lewiner/les-fake-news-cest-a-lecole-quon-doit-les-enseigner-pour-les-combattre_a_23354008/; 2018/02/06

[5] DEVAUCHELLE Bruno; Education aux médias et téléphone portable: contradictions ou intérêts? Veille et Analyse TICE brunodevauchelle.com, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2662 ; 2018/03/06

[6] LAURENT Annabelle, une appli qui récompense les étudiants qui lâchent leurs smartphones pendant les cours; Usbek & Rica.com, https://usbeketrica.com/article/hold-recompense-les-etudiants-britanniques-qui-lachent-leurs-smartphones-pendant-les-cours; 2018/03/08